« Il m’a étranglée devant les enfants »

Sarah (*), Ambertoise de 38 ans, revient sur les mots cruels et les coups que son mari lui a fait subir pendant plus de dix ans. Elle s’en est sortie avec l’aide de ses enfants et du service solidarité d’Ambert Livradois Forez.

« Ce n’était pas tous les jours et puis je suis toujours là. » Minimiser. Comme les 219.000 femmes victimes de violences conjugales chaque année(**), c’est le premier réflexe de Sarah, lorsqu’elle raconte son parcours, la gorge serrée. À 38 ans, cette Ambertoise, mère de trois enfants, a vécu l’enfer pendant plus de dix ans. Il y a encore huit mois, elle était toujours sous l’emprise de son compagnon. En avril, elle a été mise en sécurité grâce au Centre intercommunal d’action sociale (CIAS) d’Ambert Livradois Forez (lire ci-contre), elle se reconstruit petit à petit, avec ses trois enfants.

Elle a connu son compagnon à 22 ans avec un rêve commun : fonder une famille à la campagne. Après la naissance de leurs trois enfants et leur mariage, ils se sont offert une maison, qui était insalubre et dont les travaux n’avançaient pas. Les difficultés financières ont vite compliqué le quotidien du couple. Mère au foyer, Sarah devait gérer la vie de la maison pendant que son mari était de plus en plus absent. « Il rentrait tard et alcoolisé. Je ne m’en sortais plus toute seule, avoue Sarah. Je lui demandais de m’aider, de s’occuper des enfants et je culpabilisais car il disait qu’il faisait tout ça pour nous. »

Un dialogue inexistant, des disputes et le début d’une violence verbale, « encore plus dure à encaisser que les coups ». « Il me disait “tu n’es pas faite pour être mère”. J’étais très peu entourée, je me posais des questions. »

« Un soir, chez des amis, il a dit à quelqu’un à qui il devait de l’argent : “Je ne peux pas te payer mais je peux te filer ma femme en échange”. »

Cette phrase a été un déclic pour Sarah. Elle est partie une première fois avec les enfants. Pendant huit ans. « Il s’est mis à me suivre partout, il passait des nuits entières devant chez nous, il rodait autour de l’école des petits. Il passait les voir n’importe quand, il rentrait chez moi comme s’il était chez lui. Il me faisait culpabiliser d’avoir détruit la famille. » Cette omniprésence toxique a continué même quand Sarah a retrouvé un compagnon, qui l’a fait fuir.

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Violence verbale, physique et psychologique

Encore fragile, elle a craqué au décès de sa mère. « J’avais besoin de soutien et il connaissait mes failles. Il en a profité pour me récupérer. » Sarah est retournée vivre dans la maison, éternellement en travaux. Rien n’avait changé. La famille vivait comme au camping, la vaisselle dans la baignoire, pas de chauffage à part la cheminée. Les températures chutaient à dix degrés à l’intérieur l’hiver. « Il s’amusait à cacher les bûches de bois sur notre grand terrain quand il partait travailler. Je devais laisser les enfants seuls, traverser une tranchée sur une planche de bois pour sortir à cause des travaux. »

Puis un jour, ce fut la fois de trop. « Il m’a attrapé la gorge, soulevé par le cou dans toute la maison devant les enfants. Il m’a étranglée, j’ai perdu connaissance. » Ça, Sarah ne s’en rappelait à peine. C’est en lisant l’audition de ses trois enfants que certains souvenirs sont remontés.

En effet, elle a pu porter plainte lorsque sa fille aînée de douze ans, a mis un terme à cette situation en prévenant son collège. Le soir même, Émilie Faye du CIAS proposait de les mettre à l’abri. Pour éviter le drame de trop, la mère de famille a préféré attendre le lendemain matin que son compagnon soit parti travailler. Elle a réveillé les enfants à l’aube en leur disant de préparer leurs affaires.

C’est avec ses 35 kilos (pour 1m57), son sac à dos, les papiers d’identité et ses trois enfants, que Sarah a atterri dans le bureau du CIAS. Ils ont intégré un logement d’urgence à Ambert. En entrant, son cadet de huit ans, a réagi : « On va enfin dormir sans avoir peur maman ? », sans vraiment comprendre « pourquoi c’est lui qui garde [notre] maison alors que c’est de sa faute ? » Ils y ont passé cinq mois et demi. Le temps nécessaire à Sarah pour souffler, suivie par un assistant social et un psychologue. Pour ne pas qu’ils perdent leurs repères, les enfants ont poursuivi leur scolarité. Puis, en septembre, Sarah a emmenagé dans son propre chez elle. « Je ne me rendais pas compte que cette situation avait autant de répercussion sur moi et sur mes enfants », souligne-t-elle aujourd’hui, avec plus de recul.

(*) Le prénom a été modifié.
(**) Moyenne selon une enquête réalisée entre 2012 et 2018 par l’Insee et l’ONDRP.


  • 17 Nombre de femmes victimes de violences conjugales prises en charge par le CIAS en 2019, dont 12 qui ont bénéficié du logement d’urgence et cinq d’un accompagnement.
  • 15 Nombre de logements d’urgence pour les femmes victimes sur ALF, dont un exclusivement dédié à cet usage et 14 (gîtes ou auberges) sont mis à disposition par les communes. Si jamais aucun logement n’est disponible, le CIAS dirige temporairement la victime vers un hôtel.
  • 115 Numéro d’appel pour bénéficier d’un hébergement d’urgence. En cas de danger, il faut composer le 17, numéro de la police. Le 3919 est un numéro d’écoute national destiné aux femmes victimes de violences. Appel anonyme et gratuit.

Sur le territoire d’Ambert, un réseau de professionnels de la santé, du social, de la justice et de bénévoles s’est formé pour venir en aide efficacement aux personnes victimes de violences conjugales.

Dix-sept. C’est le nombre de femmes victimes de violences conjugales prises en charge en 2019 par le Centre intercommunal d’action sociale (CIAS) d’Ambert. Douze ont bénéficié d’un relogement d’urgence et cinq uniquement d’un accompagnement.

En avril 2016, les sept communautés de communes qui forment aujourd’hui Ambert Livradois Forez (ALF) ont signé un protocole de coopération relatif à l’hébergement d’urgence des victimes de violences conjugales, avec l’État, le Conseil départemental et l’Association nationale d’entraide (Anef 63). Celui-ci, renouvelé en 2018, a permis de mettre en place des moyens concrets pour agir sur la protection des femmes victimes.

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Quinze logements d’urgence

Depuis, ALF dispose de quinze logements dédiés à l’hébergement d’urgence pour la mise en protection des femmes victimes de violences conjugales. L’un est uniquement consacré à cet usage et quatorze autres (gîtes, appartement ou logements saisonniers), sont mis à disposition par les communes. Ils sont diffus et non identifiés pour assurer la sécurité des familles qui y séjournent. Comme Sarah (témoignage à lire ci-contre), douze femmes ont pu bénéficier de ces hébergements en 2019.
Toutes ont pu être aiguillées par Émilie Faye, responsable du service solidarité et du CIAS, avec le soutien de Florence Usannaz, directrice du pôle social et Simon Rodier, vice-président d’ALF en charge des affaires sociales.

Si en semaine c’est Émilie Faye qui orchestre tout, les week-ends et jours fériés, un élu volontaire est nommé référent pour accueillir une personne victime en urgence. « La première chose qu’on leur dit en arrivant c’est : “On est là pour vous aider, on ne vous juge pas, même si vous retournez avec votre conjoint” », explique Émilie Faye. Il faut savoir qu’une femme retourne en moyenne sept fois à son domicile avant de partir définitivement, tant la démarche est difficile.

Grâce au Réseau de protection pour les femmes victimes de violences conjugales (Reprof) créé depuis 2016 au niveau local et départemental, elle peut coordonner tous les acteurs de la santé, du social et de la justice (gendarmerie, police, soignants, associations, etc.). « On a tout mis en place pour leur permettre de sortir du schéma violent, de la manière la plus accompagnante possible », précise la responsable du service solidarité. Elle dispense également des sessions de formations auprès des hôpitaux et des forces de l’ordre. Elle prend soin de les appeler en amont chaque fois qu’une femme va porter plainte pour lui réserver le meilleur accueil possible.

L’éviction du conjoint

« Le logement est la partie immergée de l’iceberg, souligne Émilie Faye. La première difficulté pour elles, c’est de se projeter dans l’avenir, ce n’est pas seulement d’avoir un toit. »
Si les choses avancent, Émilie Faye aimerait voir voter l’éviction des conjoints violents. « C’est déjà tellement difficile pour la victime de dire stop, si en plus elle doit quitter le domicile, se retrouver sans rien du jour au lendemain. Ça perturbe tous ses repères, assure-t-elle. Là j’ai un cas très grave où la victime n’est pas en mesure de partir, j’appelle la préfecture tous les jours pour leur dire que ça va être la prochaine. » Elle fait référence aux 149 féminicides par conjoint ou ex-conjoint recensés sur l’année 2019 en France selon le collectif Nous Toutes


Dans le cadre du Grenelle des violences conjugales mené par le gouvernement, une convention relative au transport des victimes a été signée dans le Puy-de-Dôme, fin novembre, pour mettre fin au problème de mobilité des victimes en zone rurale.
Suite à des réunions de concertation des acteurs sociaux, la convention signée par vingt compagnies de taxi est l’une des premières applications des travaux du Grenelle dans le Puy-de-Dôme. Deux sociétés sur le territoire participent à cette convention : Missonnier et fils à Ambert et Lionel Oger à Mayres.

« Cela va permettre d’apporter une réponse aux problèmes de mobilité que peuvent rencontrer les femmes victimes de violences conjugales et leurs enfants sur les territoires éloignés », détaille Émilie Tromas, ex-cheffe du pôle communication du cabinet de la préfecture du Puy-de-Dôme.

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Le problème de mobilité en zone rurale avait été relevé par le Reprof du département. Cette solution, déjà en place dans l’Allier depuis avril, sera appliquée sur tout le Puy-de-Dôme en l’absence de solution personnelle de transport pour le transfert vers un lieu d’hébergement d’urgence, une consultation médicale ou pour répondre à une convocation judiciaire.
Ce dispositif est financé à 15.000 euros par an par l’État et l’association SOS voyageurs prend en charge la course sous forme de bons, pour que les femmes n’aient pas à faire l’avance. Seuls les prescripteurs homologués pourront contacter les compagnies : le 115, les travailleurs sociaux, les gendarmes et policiers.

Julia Castaing

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