« Taxe rose » : les prix affichent la couleur

Dans les rayons des supermarchés, les couches pour bébés, les rasoirs, les gobelets en plastique et même les médicaments coûtent plus chers s’ils sont roses que s’ils sont bleus. Dénoncée en 2014 par un collectif féministe, l’existence de la “taxe rose” est niée par le gouvernement. Pourtant, encore aujourd’hui, des écarts de prix évidents perdurent sur les produits genrés.

Les articles féminins auraient des prix plus élevés que les produits masculins, affirme une étude lancée par le collectif Georgette Sand en 2014. Une « woman tax » aussi appelée « taxe rose ». Le ministère de l’Économie avait alors diligenté une étude pilotée par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) en 2015. Cette étude a porté sur trois familles de produits (rasoirs, déodorants et crèmes hydratantes) vendus dans 2.237 hypermarchés et 5.250 supermarchés. Résultat : selon l’État, la « taxe rose » n’existerait pas.

Un constat atterrant. Les produits d’hygiène, particulièrement les rasoirs, font partie des articles où la différence de prix s’avère la plus flagrante. Par exemple, un lot de 16 rasoirs de la marque Wilkinson est vendu 17,18 euros au rayon hommes d’une grande surface clermontoise, pour 18,52 euros chez les femmes. La seule différence, la couleur passant du vert au… rose.

Les rasoirs pour femmes sont vendus 1,34 euro plus chers.

« L’injonction faite au corps des femmes est bien plus importante que celle faite au corps des hommes. Les femmes sont prêtes à accepter un budget plus important pour les soins », témoigne Géraldine Franck, membre du collectif Georgette Sand.

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Les jouets, la lessive et les bavoirs

Cet écart de prix ne se limite pas aux produits d’hygiène. Il suffit de déambuler entre les allées de trois enseignes de la région Auvergne Rhône-Alpes pour s’en rendre compte. En plus des produits d’hygiène, les produits ménagers, les jouets pour enfants et certains articles de décoration affichent des prix supérieurs quand leur packaging vise davantage la gente féminine que masculine.

Dans un Auchan de la région, cette différence s’applique dès la petite enfance. Au rayon bébé, les couches et les bavoirs sont concernés. Chez les enfants, un ours en peluche brun de la marque Vtech est affiché au prix de 13,99 euros alors que son pendant rose vaut deux euros plus cher. Pourtant, en cherchant sur le site du constructeur, les deux articles sont au même prix de 16,99 euros.

taxe rose maux de femmes
La peluche pour enfants rose vaut plus chère que la bleue dans l’enseigne Auchan alors que sur le site du fabriquant, elle est au même prix.

Au rayon décoration, des coussins, des marche-pieds et même des gobelets en plastique subissent la « taxe rose ». Les verres bleus, verts et rouges coûtent 3,90 euros. Et les roses ? Cinq centimes de plus. Encore une fois, le site internet du constructeur n’applique aucune distinction de prix. À quel moment de la mise sur le marché s’effectue cette différence ? Contactée, la direction du magasin n’a pas répondu à nos sollicitations. Un élément de réponse nous a cependant été apporté par le gérant d’une autre grande surface.

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112% de marge sur le produit rose

Les deux dentifrices étaient vendus à 1,21 euro d’écart.

Dans un Intermarché Super, même constat. Deux dentifrices pour enfants de la marque Signal, identiques et positionnés l’un à côté de l’autre, ont 1,21 euros d’écart. Le bleu est affiché à 1,34 euro et le rose, à 2,55. Même constat pour les rasoirs de la marque distributeur. Le produit « pour femmes » est à 5,38 euros alors que le « masculin » est à 4,28 euros. Le produit, vendu par deux, possède trois lames, une tête pivotante, bande lubrifiante et manche ergonomique agrippant… tout est identique, sauf la couleur. Les produits, dispersés dans des rayons différents ou enveloppés dans un packaging différent selon la cible, rendent la comparaison parfois difficile.

Les rasoirs étaient dans deux rayons différents.

Patricia, 44 ans, cherche un déodorant pour sa fille : « Je n’ai jamais remarqué de différence de prix, quand j’ai besoin d’un produit je vais au rayon féminin et je compare les prix mais seulement dans le stand concerné. » Lisa, 26 ans, a quant à elle déjà prêté attention aux écarts de prix. « D’habitude, je fais mes courses chez Lidl. J’achète mes rasoirs chez les hommes, j’ai déjà remarqué qu’ils étaient moins chers car ils sont rangés dans le même rayon que les rasoirs pour femmes mais je ne pensais pas que ça concernait d’autres produits. »

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Deux paires de chausson pour bébé, côte-à-côte, attirent notre attention. Les bleus sont vendus 5,99 euros et les roses 8,99. Nous interpellons le responsable pour comprendre cette différence. « C’est une erreur d’étiquetage, assure-t-il sur la défensive. Ça fait douze ans que je bosse dans la grande distribution, je n’ai jamais entendu parler de votre taxe machin. »

Ces adoucissants de la marque distributeur sont vendus à 23 centimes d’écart.

Quid des adoucissants de la marque distributeur à 23 centimes d’écart ? « C’est sans doute le fabricant qui nous l’a vendu plus cher. Nous sommes distributeurs, nous achetons un produit sur lequel on applique une marge et on revend, rien de plus. Ça ne me viendrait pas à l’idée d’appliquer deux prix différents sous prétexte que l’un est rose.» Il en est tellement persuadé qu’il accepte de nous laisser entrer dans le bureau de la direction et de scanner devant nous les produits en question. L’enseigne a acheté le produit bleu à 1,77 euros pour le revendre 2,60 euros. Pour le rose, le prix d’achat est de 1,33 euros, soit 44 centimes moins cher que son pendant « masculin ». Alors que le prix de vente minimum, imposé par la centrale d’achat du groupe, est de 2,83 euros. Soit une marge de 47% pour le produit bleu et 112% sur le produit rose. Tout à coup, le responsable coupe court à notre entretien et nous quittons le magasin.

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Même tarif pour les médicaments

Le prix de la version féminine de l’anti-douleur Nurofen peut varier du simple centime au double du prix selon les pharmacies. Dans une officine clermontoise, le Nurofen classique est vendu 2,98 euros alors que le NurofenFem, vendu contre les douleurs de règles, est vendu 5,95 euros. Pourtant « la molécule active est l’ibuprofène, c’est exactement la même chose », confie une préparatrice. Outre la boîte rose. Un aveux corroboré par une seconde pharmacienne. Celle-ci accepte de nous indiquer le prix d’achat de ces médicaments par la pharmacie : 2,66 euros pour le Nurofen classique contre 3,65 euros pour le NurofenFem. Contacté, le laboratoire Reckitt Benckiser n’a pas donné suite. La pharmacienne avance que cet euro d’écart est dû à une remise grâce à l’achat en grande quantité. Pour les clientes, ce n’est pas un mais trois euros de plus. La responsable de la pharmacie n’a pas souhaité nous donner d’explications.

« Les femmes n’auront pas la jugeote pour remarquer cette différence »

« Le cynisme des stratégies marketing consiste à penser que les femmes n’auront pas la jugeote suffisante pour remarquer et dénoncer cette différence de traitement, signale Nadia Chonville, docteure en sociologie et enseignante chercheure à l’université des Antilles. Elle mène des recherches en études de genre. « La conviction selon laquelle les femmes seraient des actrices économiques instinctives, tandis que les hommes seraient des acteurs économiques rationnels est puissante. »

Et d’ajouter : « Le patriarcat quant à lui a encore un effet marketing important sur ce phénomène, parce qu’il attribue aux femmes le rôle d’approvisionnement des biens de consommation courante. Pour faire simple, ce sont elles qui font les courses et elles seraient donc amenées à acheter des produits qui les séduisent, quelque soit leur prix. Le packaging et la communication autour d’un produit, s’ils sont bien pensés pour elles (avec de sacrés clichés type rose, parfum floraux etc…) peuvent donc être des arguments suffisants pour qu’elles achètent même plus cher. C’est là peut-être encore faire offense à leur rationalité. »

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La fin des jouets genrés ?

Si le gouvernement a rejeté l’existence de cette taxe implicite en 2014, il a récemment décidé de s’attaquer aux jouets genrés. Contacté, le cabinet de Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’égalité femmes-hommes n’a pas répondu à nos sollicitations.

La secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Économie et des Finances, Agnès Pannier-Runacher, a signé ce mardi une « Charte pour une représentation mixte des jouets », avec les industriels, les distributeurs de jouets et des associations. Celle-ci n’est en rien une reconnaissance de l’existence de la « taxe rose » mais un premier frein à la segmentation genrée du marché.

« On aimerait que, lorsque vous entrez dans un magasin de jouets, on arrête de vous demander si c’est pour un petit garçon ou pour une petite fille et et qu’on vous demande plutôt si c’est pour un enfant qui aime jouer dehors, ou qui aime plutôt tout ce qui est créatif… », a déclaré Adrien Taquet, secrétaire d’État chargé de la protection de l’enfance à France Inter.

Antoine Jézéquel et Julia Castaing

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