Qui sont ces maris violents ? Un stage de sensibilisation comme alternative à l’incarcération

Le tribunal de Montluçon a mis en place des solutions alternatives à l’incarcération pour des faits de violences conjugales « légers ». Jeudi 22 novembre, l’association Justice et citoyenneté a dispensé son cinquième stage de sensibilisation.

Dans une petite salle impersonnelle d’à peine six mètres carrés, les cinq stagiaires prennent place autour de la table, se regardant dans le blanc des yeux. La première intervenante sociale, Anne Lorendeau, leur propose de se présenter et d’expliquer ce qui les a mené ici. Dans une ambiance glaciale, les regards baissés, le tour de table commence. Dans cette petite salle de la maison de la justice de Montluçon, ils sont cinq âgés de 26 à 52 ans à se dévisager. Quelques « bonjour » timides sont lâchés.

Tous présentent bien et ont une petite vie bien rangée. Un travail, une maison, une famille, parfois des enfants. Qu’il s’agisse d’une gifle, d’un coup de poing, d’une bousculade ou d’une altercation violente avec leur conjointe, chacun a franchi la limite.

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« On n’a quand même pas fracassé nos femmes »

« On s’engueulait, ma femme est tombée et en essayant de la rattraper, je lui ai fait un bleu qu’elle a pris en photo, ce n’est pas de ma faute. C’est normal que ça dégénère. Si un couple ne se dispute jamais, présentez-le moi ! Je ne vois pas pourquoi on est là, on n’a quand même pas fracassé nos femmes », minimise l’un d’entre eux. Et d’ajouter « en plus, on a payé 180 balles, ça fait chier ». « Moi aussi je me prends des claques de ma femme, mais je ne vais pas voir la police dès qu’elle me touche », rétorque  son voisin.

Anne tente de faire comprendre la différence entre dispute et violence et rappelle les bases : « Elle peut être psychologique, verbale ou physique. Ce n’est pas ce que vous pensez envoyer qui est important, c’est ce que la personne en face ressent. La peur est déjà une violence psychologique. »

Le dialogue s’installe peu à peu et Guillaume* rebondit : « Je ne pensais pas que le mot violence englobait tant de choses, c’est vrai qu’on ne pense pas toujours à l’impact des mots ».

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Anne poursuit : « La pensée qui vous traverse doit se limiter à la pensée”. Gérard* réagit : « Souvent, c’est une impulsion, on ne pense pas ce qu’on dit, c’est sous le coup de la colère. Ça fait cocotte minute, avec l’accumulation, on explose ». Et Laurent* d’ajouter : « Oui mais comment réagir sans violence ? Y’a pas de solutions parfois. Puis ça peut être involontaire. » Anne Répond : « La pensée ne fait pas de vous un auteur de violence, contrairement au passage à l’acte. Si vous n’arrivez pas à stopper ce passage à l’acte, c’est que vous avez un travail à faire sur vous-même. »

Grâce aux définitions du Code pénal, Anne Lorendeau essaie de responsabiliser les auteurs de leurs actes, sans réellement les évoquer. « On doit éviter d’avoir une posture de jugement, ni leur renvoyer une mauvaise image d’eux-même. Le but, c’est d’éviter la récidive et générer une prise de conscience », confie-t-elle, en marge.

Puisqu’il est toujours plus facile de critiquer les autres, Anne leur montre des vidéos de violences conjugales ordinaires. « Quel connard celui-là, comment il parle à sa femme, ça ne se fait pas », lance Grégoire*. Face aux images, les hommes se montrent choqués alors qu’ils ont le même schéma de fonctionnement chez eux.

Le traumatisme des victimes

« Sachez d’abord que ce n’est pas votre compagne qui vous envoie ici mais bien le parquet », leur précise la seconde intervenante, Jessica Jouniaux, juriste d’aide aux victimes auprès de l’association. Elle met en avant un schéma commun à la plupart des couples, qui débute par l’escalade de la tension, l’explosion, la rationalisation et la justification, et enfin la « lune de miel ». Pendant la phase de tension, le cerveau va produire de la cortisol et faire monter l’adrénaline. Après la crise, la pression redescend grâce à la création de morphine et de kétamine.

Les dysfonctionnements conjugaux sont alimentés par des tensions externes comme l’argent ou le travail, et internes comme l’éducation des enfants ou l’histoire personnelle, qui interviennent dans le couple. « Dans les relations les plus malsaines, certaines personnes ont besoin de se faire exploser pour atteindre la situation d’apaisement, relève Jessica à l’adresse des participants. Si on ne sait pas gérer ses émotions, la crise va parfois trop loin, et c’est comme ça que l’on voit des drames arriver. Il faut décoder les montées de colère et réussir à les désamorcer. »

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Lorsqu’une victime subit des violences, et notamment sexuelles, le cerveau va « bugger ». Il effectue une dissociation entre les émotions et va disjoncter suite à un cocktail de drogues (morphine et kétamine). Cela va créer un manque de réaction chez la victime, elle ne ressentira plus de douleur, plus d’émotion, comme paralysée. Après coup, les personnes extérieures ne vont se rendre compte de rien car l’attitude sera décalée. « Les images ne vont pas dans la mémoire normale. Elles deviennent une mémoire traumatique et ne se transforment pas en souvenir. Ces images pourront resurgir à tout moment et la victime va revivre une attaque de panique et la douleur à chaque fois que quelque chose lui rappellera ce moment, que ce soit un lieu, une personne, une odeur ou un fait similaire. »

Jessica Jouniaux démontre que la victime est alors déconnectée, anesthésiée pour pouvoir continuer à avancer. « La victime se met en danger en adoptant inconsciemment cette attitude, en essayant de se détacher de son traumatisme. » Pour traiter la mémoire traumatique, Jessica Jouniaux évoque une méthode de traitement psychotraumatique appelée l’EMDR. Peu de réaction parmi les hommes. Tous écoutaient les paroles de la spécialiste. Sans vraiment savoir ce qu’ils en retiendront.


Une alternative aux poursuites judiciaires

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Julie Bernier, procureure de la République de Montluçon.

La procureure du parquet de Montluçon, Julie Bernier, a fait des violences conjugales une des priorités de sa politique pénale depuis son arrivée au tribunal, il y a près de trois ans. Décision de justice suite à des actes de violences légères, le stage est une mesure alternative aux poursuites.

« Le signalement va déclencher mon enquête, que la victime porte plainte ou non, souligne-t-elle. Le simple fait que des violences m’aient été rapportées suffit. Je veux supprimer ces préjugés sur la plainte. Ce n’est pas forcément rassurant qu’une victime la retire. »

En chiffres :
1er janvier 2018 : mise en place de cette mesure
5 stages au total sur l’année 2018
43 personnes concernées, dont 4 femmes

Julia Castaing

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