Violences conjugales : « Il n’est pas comme ça, c’était la première fois »

Stéphanie*, 45 ans, 1m70 pour 43 kilos, a atterri ici le 22 novembre 2015 avec un sac et son fils. Proie des coups son mari, elle a passé huit mois au CHRS de Montluçon, pour se reconstruire psychologiquement et engager des démarches juridiques. Témoignage.

Toujours en contact avec celles qui l’ont sauvé, elle est de passage au Centre d’hébergement et de réinsertion sociale de Montluçon (CHRS). Dans la salle à manger, impersonnelle, aux murs blancs jaunis, les épaules repliées sur elle-même, Stéphanie raconte. Presque sans émotion, comme de manière mécanique, elle revient sur ses onze années d’enfer : « J’espère pouvoir aider d’autres femmes à s’en sortir en témoignant ».

Ses cheveux sont blonds décolorés, presque fluorescents, son tee-shirt rouge vif, ses mains remplies de bijoux fantaisies, comme pour attirer l’attention d’une femme qui n’en avait plus.

Si une victime quitte sept fois son domicile en moyenne avant de partir définitivement, Stéphanie, elle, n’a pas pu atteindre ce chiffre : « Je serais morte avant ». Aujourd’hui, elle a un travail, un appartement et partage sa vie avec un homme et son fils Alan. On ne se doute pas des épreuves que cette femme de 45 ans a pu traverser. « Pendant un an, c’était le prince charmant mais les coups ont effacé tous les bons souvenirs. Il m’a demandé en mariage, nous avons eu un enfant. Je ne pouvais pas soupçonner un tel monstre. C’est monté crescendo. La première fois qu’il a levé la main sur moi, j’étais enceinte d’Alan, il m’a mis une claque car le repas était “dégueulasse”. Je pensais que c’était un accident, qu’il ne recommencerait jamais. J’étais amoureuse, je ne me rendais pas compte.»

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« Mais le pire, ce n’était pas les coups, c’était les mots. La douleur disparaît, les humiliations, jamais. »

« Ce sont des petites choses insignifiantes du quotidien qui nous font perdre confiance en nous : le ménage, cuisiner, travailler, s’occuper de ses enfants. Il me répétait sans arrêt “T’es qu’une merde”, confie-t-elle, honteuse. Je m’enfermais avec l’idée que tout était de ma faute. Il m’a éloignée de mes amis, de ma famille. Mais le pire, ce n’était pas les coups, c’était les mots. La douleur disparaît, les humiliations, jamais. »

Ses deux enfants, Alan et Camille, étaient battus, eux-aussi. Enfermés dans leur chambre, « Ils n’avaient pas le droit de manger ni de dormir quand il le décidait. Je leur apporter des gâteaux en cachette. » « C’est une chance que mon fils soit là aujourd’hui, quand j’étais enceinte, j’ai pris des coups dans le ventre, dans les côtes. Il utilisait ses 90 kilos et son mètre 95 pour m’immobiliser au sol. » Si Stéphanie a obtenu le droit de garde en janvier dernier, elle n’a toujours pas réussi à avoir le droit parental exclusif.

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En 2007, Stéphanie a porté plainte pour coups et blessures et menaces de mort. Elle a perdu son fils le temps de l’enquête des services sociaux. Son bourreau a fait seulement douze mois de prison grâce aux aménagements de peine, sans aucune protection à sa sortie. « Il a embobiné tout le monde pour réobtenir la garde. Je n’ai pas supporté d’être séparée de mon fils, donc je suis retournée vivre avec eux. » La famille s’est fait expulser de leur maison pour un petit appartement de 40 m² à trois. « C’est devenu invivable, il me frappait cinq fois par jour alors qu’avant, ce n’était que quelques fois par mois. »

« J’ai vrillé, toute ma colère des onze années est ressortie. J’ai composé le 115. J’ai pris deux sacs, la photo, mon fils et nous sommes partis, pour toujours. »

Stéphanie a finalement mis un terme à cet enfer le 23 octobre 2015. Son mari a voulu brûler une photo de sa mère. « Je ne la connais pas, c’est le seul souvenir qu’il me reste d’elle. J’ai vrillé, toute ma colère des onze années est ressortie. J’ai composé le 115. J’ai pris deux sacs, la photo, mon fils et nous sommes partis, pour toujours. »

Son mari a été condamné à un an de prison. Il est sorti au bout de six mois. Aujourd’hui encore, il l’appelle régulièrement pour la menacer de mort. Malgré son déménagement à plus de 100 kilomètres de chez elle, Stéphanie ne se sent toujours pas en sécurité. Encore aujourd’hui, elle a de vieux réflexes : « Dans la rue, je me retourne souvent, j’ai peur d’être suivie ». Si elle vit désormais avec son nouveau compagnon, elle reste sur ses gardes et préfère laisser le bail de l’appartement à son nom. « Je pense à notre sécurité avant tout même si je l’aime. » Pour cette femme, le CHRS l’a sauvé. « J’ai retrouvé mon estime de moi-même, j’ai compris que je savais faire des choses, que je pouvais être utile. Je réapprends à faire confiance aux gens. »

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Le centre d’hébergement et de réinsertion sociale

L’association dispose de 18 places pour les personnes en grave difficulté pour les aider à retrouver une autonomie. L’une des chambres du centre est exclusivement réservée aux urgences pour les femmes victimes de violences conjugales. « C’est un public prioritaire par rapport aux autres résidents, même sur liste d’attente. Elles peuvent occuper d’autres chambres mais la numéro six restera toujours libre quoi qu’il arrive, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit », explique Nathalie Teixeira, directrice du Centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) de Montluçon.

Cet hébergement d’urgence fonctionne avec le 115. Tous les appels sont centralisés au centre de Moulins et les personnes sont dirigées vers les trois centres de l’Allier, en fonction des places disponibles. Le rôle du CHRS est d’accompagner les femmes où elles veulent aller. « Une femme meurt tous les trois jours des coups de leur mari. Le processus habituel ce sont les violences, les excuses, puis une période que l’on appelle  « lune de miel », explique Karine Get, référente pour les femmes victimes de violences conjugales. Le conjoint devient adorable, pour recommencer à la moindre contrariété. Les « Il n’est pas comme ça, c’était la première fois », on les connaît par coeur. Les bourreaux ont une emprise incroyable. Elles partent d’abord une après-midi, 24 heures, puis une semaine, elles se rendent compte qu’elles peuvent vivre sans lui. »

Julia Castaing

Photo de une : Illustration Florian Salesse.
* Les prénoms ont été changés.

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