Artiste, féministe, directrice : les trois coups de théâtre de Carole Thibaut

Directrice du théâtre des Îlets à Montluçon, Carole Thibaut est particulièrement engagée dans la cause féministe, en tant qu’artiste et en tant que femme.

Avec une vingtaine de minutes de retard, haut perchée sur ses talons aiguilles, vêtue d’une longue robe noire, un gros dossier sous le bras, et sa bouche rouge vif, elle arrive d’un pas décidé dans le Centre dramatique national de Montluçon, dont elle est la directrice.

Elle nous reçoit dans son bureau, autour d’un café, servi dans une petite tasse en porcelaine des années 30. Son téléphone sonne. Le collège de sa fille. Un double appel. Elle râle. Un problème avec un artiste en résidence. Elle s’excuse de son bureau en désordre, le range un peu, comme par nervosité, un cendrier qui traîne, son rouge à lèvres, ses tasses accumulées, des carnets de notes, beaucoup de carnets de notes… « J’essaye d’être organisée, de noter tout ce à quoi je pense, tout ce que j’ai à faire, en vain. »

Directrice du théâtre des Îlets depuis deux ans et demi, Carole Thibaut met un point d’honneur à valoriser le travail des artistes femmes. Elle-même comédienne, elle est très engagée pour l’égalité des sexes, notamment dans son spectacle, Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était.

Née en Lorraine en 1970, dans la région industrielle de la Chiers à Longwy, d’un père ingénieur et d’une mère au foyer, Carole a grandi dans une famille traditionnelle française.

« Mon père, autoritaire, dominant, imbus de son autorité, était issu d’un milieu social plus élevé que ma mère. Fille de paysan et mère au foyer, elle a fait le choix d’élever ses enfants. Ce modèle patriarcal explique sans doute en partie mon engagement féministe aujourd’hui. Je suis complexée du milieu dont je viens, une famille de beaufs de droite, de petits bourgeois méprisants. J’aurais préféré être une fille d’ouvrier qui s’émancipe, c’est plus glorieux, m’enfin… ».

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Carole Thibaut se remaquille, machinalement, plusieurs fois par jour. Photo Julia Castaing

Après une adolescence à Boulogne-sur-Mer, elle a étudié les lettres et la psychologie à l’université de Dijon. Elle a finalement pris son indépendance pour rejoindre la capitale et commencer des rôles de comédienne. Son entrée à l’École nationale supérieure d’arts et techniques du théâtre (Ensatt) était un vrai privilège pour cette « provinciale ».

« J’ai très vite monté ma compagnie Sambre, j’avais un vrai besoin d’autonomie, de me consacrer à des projets qui me tiennent à cœur ». La comédienne aux airs de femme fatale s’est alors intéressée à la parole empêchée, à celles qui pensent qu’elles n’ont rien à dire, celles que l’on empêche de parler. « Mon engagement s’est présenté comme une évidence. Je suis une femme, je ne fais pas partie de la caste dominante. Ça s’est fait tout seul, je me suis interrogée, constamment, sur mon statut, mon rôle ». De Pierre Bourdieu, à Simone de Beauvoir ou Louise Michel, ses sources d’inspiration sont variées.

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« Je correspond à ce que l’on m’impose mais c’est de la provocation »

Dans son spectacle-performance Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était, joué de manière symbolique et très revendiquée, chaque année le 8 mars – journée internationale des droits de la femme – Carole Thibaut, dans son franc-parler assassin, dénonce les identités sociales et genrées. La théorie de l’instinct maternel, le maquillage, l’épilation, tout y passe.

« Nous sommes guidées par les diktats de la société dès notre éducation : “le bleu pour les garçons, le rose pour les filles”. Moi-même, je me demande encore pourquoi je passe une heure à me maquiller tous les matins, pourquoi je m’emmerde à me teindre les cheveux pour ne pas laisser apparaître mes petites mèches blanches. Mais surtout, pourquoi j’ai mis des talons de huit centimètres alors que je cours après tous mes rendez-vous ! »

Celle qui à 17 ans n’était toujours pas réglée, se baladait en jean/basket, n’avait « pas de nibards » est aujourd’hui le cliché parfait de la femme : élégante, féminine… « C’est une façade, je correspond à ce que l’on m’impose mais c’est de la provocation. Les gens pensent que je suis quelqu’un de carré, de stricte, et du coup je peux me permettre des énormités. Je suis là où on ne m’attend pas et ça me fait marrer. J’ai déjà entendu “mais comment une femme aussi charmante peut-elle parler aussi grossièrement ?” et ça m’éclate ! » Machinalement en train de limer ses ongles rouges, elle balance : « Si j’étais une punk avec des poils, ma parole aurait moins d’impact. »

« Je suis toujours en alerte, parfois, je me fais avoir, je joue un jeu de séduction avec des hommes soi-disant importants et je me dis “mais merde, qu’est ce que t’en a à foutre de lui !”. »

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Carole Thibaut enfile le costume de femme idéale dans son spectacle Fantaisies pour dénoncer les diktats esthétiques. Photo Florian Salesse

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L’affaire Weinstein version Molière

« Le monde du cinéma s’est lâché suite à l’affaire Weinstein mais on ne parle pas assez de ce qu’il se passe dans le milieu du spectacle vivant. C’est dur d’être une femme artiste car ce qui intéresse les gens, ce n’est pas son projet ou sa personnalité, c’est le fait que ce soit une femme et donc à son cul !  Un homme, on va le questionner sur son raisonnement, on ne va pas s’étonner du fait que ce soit un homme. »

Selon Carole Thibaut, le théâtre est très représentatif de la société : « On a besoin d’un maire, d’un médecin ? On met un mec. Ce sont les hommes qui écrivent le théâtre. Il faudrait le sortir de sa représentation symbolique. Il y a 53% de femmes dans la société sous-représentées. J’essaye de valoriser leur travail, pas au nom de la discrimination positive mais simplement car il n’existe pas de gêne du talent. Quand je reçois des artistes femmes en résidence, elles s’excusent d’être là, elles se dévalorisent “je n’ai fait que deux mises en scène, c’est un petit truc”. C’est un mécanisme ancré en nous. Aux Îlets, on est une équipe de nanas, et on doit régulièrement expliquer aux comédiens qu’on n’est pas à leur service. »

Maman d’un garçon de 7 ans et d’une fille de 11 ans, elle est sans cesse rattrapée par ces diktats, jusque dans leur éducation. « Ma fille voulait des Barbie®, je ne vais pas lui interdire mais je lui ai expliqué que c’était un jouet et que si une femme ressemblait à ça, elle serait handicapée. Mon fils, j’essaye de ne pas en faire un gros macho. J’ai de la chance que leur père soit quelqu’un de sensibilisé à ça aussi. Ce sont des bases, je leur donne les outils pour décrypter la société, ils en feront ce qu’ils veulent. »

Julia Castaing

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